L’Ecole nationale supérieure des sciences politiques (Enssp) : Pépinière de cadres et de chercheurs ou d’étudiants-cobayes et de chômeurs ?
29 Jul, 2014
La situation de la recherche scientifique en Algérie laisse à désirer. C’est l’avis de tout le monde, hormis celui du premier responsable du secteur. 
Contrairement à ce que ce dernier rabâche à chaque détour d’un discours, la prolifération d’universités, de centres universitaires et d’instituts supérieurs n’est en rien synonyme de bonne santé, encore moins de dynamique du système universitaire algérien. En effet, comme des complexes touristiques où le plus important est le nombre de touristes reçus, les universités et les instituts supérieurs sont gérés à l’aveuglette. Echantillon on ne peut plus représentatif de ce drame national, l’Ecole nationale supérieure des sciences politiques ouverte en 2009.
 
C’est quoi l’Enssp ?
La décision de création de l’Ecole nationale supérieure de sciences politiques remonte à 2005, lors de la promulgation du décret présidentiel N° 05-500 de 2005. Le décret exécutif N°9-251 du 19 août 2009 va, par la suite, consacrer son entrée en fonction. Avec un conseil d’administration composé des représentants de 15 ministères, l’Enssp, institution hors université, s’est fixé de grandes ambitions. 
L’Algérie comptant 36 universités à l’époque, ce qui était déjà un nombre important, il était désormais question d’aller vers des instituts et des écoles d’élite. M. Mohamed Bouacha, qui était directeur de l’école lors de son ouverture, n’arrêtait pas de répéter que la vocation de l’Enssp était de produire une élite pour l’Algérie de demain. « L’Enssp se veut grande école doctorale ; elle réaffirme son attachement à un recrutement sélectif, diversifié et de qualité de ses étudiants et du corps enseignant en offrant une chance à tout un chacun pour se promouvoir et donner le meilleur de lui-même. 
Les programmes de formation de l’Enssp intéressent plusieurs espaces nationaux ; toutefois l’école ne peut prendre sous conditions qu’un nombre limité d’étudiants pour essayer de leur garantir la meilleure des formations possibles. 
Il s’agit désormais, en particulier pour les étudiants engagés dans un cursus pédagogique, de s’adapter aux modalités d’accueil, de discipline, de rigueur d’enseignement, de recherche, proposées par l’Enssp. L’ambition de l’Ecole est donc d’attirer vers des études spécialisées de bons étudiants d’université sur un parcours master-doctorat, avec un programme homogène et une pédagogie adaptée,» a-t-il écrit dans la presse nationale, lors d’un conflit l’opposant à des étudiants se plaignant de la rigueur prévalant au sein de l’Enssp. 
En effet, l’Enssp, composée de 6 départements, proposait des programmes hautement spécialisés. Plusieurs spécialités y été ouvertes aux étudiants : ces spécialités sont au nombre de dix, et qui sont : études stratégiques et internationales, politiques de défense et de sécurité, gestion des conflits internationaux, politiques publique-mondialisation-nouvelles tendances, communication-mondialisation-régulation des conflits, relations économiques internationales, politiques de la ville et des territoires, politiques agricoles comparées, analyse de la politique étrangère, et enfin l’espace territorial de l'Algérie. L’ambition était grande.
 
Le temps des grands enthousiasmes
L’Enssp a ouvert ses portes aux étudiants en 2010. Elle a suscité un grand intérêt aussi bien parmi les étudiants que parmi les enseignants. Les meilleures spécialistes en sciences politiques en Algérie vont y professer : Nacer Djabi, Sakina Damia, Omar Baghzouz, Mohamed Hennad, Ahmed Attaf, Musfapha Chérif, Mohamed Bourouayah, Khalifa Bouras, Amara Nadji, Mohamed Chafik Mesbah, etc. Les étudiants, eux, y affluèrent comme des essaims. 
Au premier concours d’accès au master 1 au sein de l’école, sur 100 postes, il y eut plus de 1500 candidats. Avec un statut d’école supérieure, en effet, les débouchés professionnels devaient être certains. Et les discours, ressassés à merci, des responsables de l’école mais aussi des ministères qui s’y rendaient, n’étaient pas pour démoraliser les étudiants. 
 Les 100 étudiants retenus suite au concours étaient vite entrés dans les rangs. Une rigueur sans pareille y régnait. Plus de 20 absences non justifiées durant les deux années que dure la formation égalait tout simplement exclusion. La rigueur était tellement de mise que parmi les cent étudiants retenus, seul 48 étaient restés, 52 autres étant exclus. 
Des professeurs, des personnalités politiques invitées des quatre coins du monde s’y rendaient régulièrement pour donner des conférences : Azmi Bechara, Rachida Dati, François Copé, Omar Carlier, George Qorm, Marten Dey, Nawaf Kabara, William Quandt, etc. L’assiduité, la richesse des contenus des programmes, l’importance des conférences et colloques, la qualité scientifique, la rigueur pédagogique, tout ce climat, étranger jusque-là dans les universités algériennes, avait enclenché une très grande dynamique dans les départements de sciences politiques au niveau national. 
Selon les témoignages de certains étudiants et enseignants, l’Ecole avait atteint une renommée incontournable dans tous les milieux universitaires. Aussi les étudiants en sciences politiques rêvaient-ils d’y accéder dès l’obtention de leur licence. L’Enssp dessinait des perspectives de recherche mais aussi de promotion intellectuelle et sociale à ses jeunes étudiants. «Lorsque je me suis inscrit pour passer le concours d’accès l’Enssp, j’étais très optimiste. 
Je m’imaginais un avenir de cadre de l’Etat ou un grand chercheur, d’autant plus que le conseil d’administration de l’Ecole est composé de représentants de 15 ministères. 
Le concours d’accès, fait de trois épreuves écrites et de trois autres orales, en arabe, français et anglais, étaient très difficiles», se souvient Mostafa, un diplômé de l’école en chômage. 
De plus, soutiennent nombre d’étudiants, notamment des première et deuxième promotions, la formation était d’une très grande qualité. Un autre étudiant, qui a voulu garder l’anonymat, diplômé de l’école, est catégorique sur ce point : «Je suis parti, au cours de ma formation, dans des universités étrangères, on n’a rien à leur envier en matière de formation. L’Enssp est à la hauteur. »
 
Le tournant
Le problème se pose d’abord dans le fait que l’école ait ouvert ses portes sans qu’il y ait des textes régissant son fonctionnement. N’ayant pas de statut, ni de règlement intérieur, elle était gérée selon les ambitions de son directeur, Mohamed Bouacha, qui voulait en faire, selon ses dire, le plus grand pôle universitaire en Afrique et dans le Monde arabe. Les étudiants étaient donc, sans le savoir, des cobayes. 
 «La formation était d’une très grande qualité. Nous avions les meilleurs professeurs algériens et nous recevions à l’école des chercheurs de renommée mondiale. Notre formation était bien meilleure que dans les départements universitaires. On étudiait 8 heures par jour et la nuit, on la consacrait à la lecture pour préparer nos exposés.
 C’était très dur, mais passionnant» se rappelle encore Mostafa. Néanmoins, tous les efforts fournis n’allaient pas systématiquement conduire à l’épanouissement. En effet, lorsque, en 2012, il y eut promulgation de la circulaire ministérielle fixant le statut de l’école, la nouvelle était tombée comme un couperet sur les étudiants. Ce qui était considéré comme étant une école supérieure où il fait dur étudier mais où la réussite est garantie, n’avait désormais rien de particulier par rapport aux départements où l’on enseignait les sciences politiques, qui fonctionnent selon le nouveau système dit LMD, ni en matière de statut ni en matière de reconnaissance du diplôme dans la grille de la Fonction publique et non plus en matière d’accès au doctorat et à la recherche. 
De la poudre aux yeux. En effet, même le concours de doctorat organisé au sein de l’école nationale était ouvert à tous les étudiants, y compris ceux venant des universités. Dans ce sens, le problème relevé par les étudiants, est le fait que l’Enssp ait appliqué un régime d’évaluation à la fois rigoureux et spécifique de par la délimitation des notes attribuées aux étudiants lors des examens (Pas plus de 14 pour les examens et pas plus de 15 pour les mémoires).
 Le nombre de modules, qui dépasse 40 durant les quatre semestres de la formation, a induit la quasi-totalité des étudiants aux examens de rattrapage, ajoutons à cela l’application dans l’évaluation du système modulaire : obtention impérative de 10/20 dans chaque module, alors que, dans les universités, les systèmes d’évaluation sont plus ou moins permissifs : l’obtention de la moyenne générale d’admission est calculée sur base de système des unités qui est compensatoire, voire même des évaluations qui atteignent des 19/20. 
De ce fait, les étudiants de l’Enssp estiment qu’ils sont exclus de facto du concours d’accès au doctorat qui tient essentiellement compte des notes obtenues en master 1 et master 2. Le hic est que, selon le décret 05-500, il est dit que l’Enssp est une école supérieure doctorale hors université. A cet effet, une question se pose aussi bien parmi les enseignants que parmi les étudiants : à quel intérêt obéit la création de l’école supérieure et de la mise à sa disposition de moyens humains et matériels colossaux ? S’agit-il d’une volonté de perpétuation de ce fameux mythe des montagnes accoucheuses de souris ?
 
Le virage : pourquoi ?
L’Enssp, dénommée par une partie de la communauté universitaire « le Titanic » en raison de la forme de bateau dont est déclinée son architecture, n’a pas tardé, selon les avis de plusieurs enseignants qui y ont professé et d’étudiants y ayant fait leur formation, à subir le même sort que ce fameux paquebot devenu, au fil des effets cinématographiques hollywoodiens, une légende. 
En effet, ce qui est présenté au départ comme étant une « pépinière pour les cadres algériens de demain » n’est plus aujourd’hui qu’un «poste avancé du pouvoir destiné à promouvoir une partie de sa clientèle. 
L’Enssp n’est plus qu’une coquille vide où se rencontrent des étudiants faussement ambitieux et des enseignants triés sur le volet selon, bien entendu, un procédé discriminatoire hautement négatif». A quoi est dû ce revirement ? Est-ce au départ de Mohamed Bouacha et son remplacement par M’hand Berkouk ? «A titre personnel, je n’apprécie ni l’un ni l’autre, mais le problème est plus dans la démarche globale entreprise que dans les personnes. 
Ce n’est pas seulement l’Enssp qui va mal mais c’est tout le système universitaire algérien, voire tout le système politique algérien. Un système opaque qui a horreur du savoir,» analyse un autre politologue ayant enseigné à l’Enssp et qui requiert l’anonymat. Du côté des étudiants, notamment ceux de la première promotion, le mot d’ordre n’est autre que la « trahison ». 
«On nous a mené en bateau et on a cru aux ambitions de l’école que nous nous sommes appropriées. Il n’en est rien», se plaint Youcef, un étudiant de l’école. «Je suis formé par l’Enssp et on m’a accepté une communication dans un colloque international, la preuve que notre formation est très consistante. 
Mais rien de plus. Désormais, même la formation n’est pas la même. L’Enssp a échoué et c’est voulu», renchérit-il encore. Un autre diplômé de l’école en chômage dira :   «Je pense que l’Etat a fait un pas et il l’a regretté. Il veut faire deux pas en arrière.» 
Mais, c’est du côté de certains proches de l’ex-directeur de l’école, Mohamed Bouacha, que l’on trouve la formule la plus proche probablement de la réalité étant donné qu’elle sonne
algérien à mille lieux. Ces derniers, en 
 
effet, soutiennent que «certains hommes influents du système, ont exercé des pressions pour que l’Ecole n’ait aucun statut parce qu’ils n’ont pas pu y faire entrer leurs enfants par piston. 
Ils ne veulent pas qu’il y ait des institutions à travers lesquelles le commun des Algériens accèderait à des postes de responsabilité au sein de l’Etat algérien. Ces gens-là n’ont aucun intérêt personnel dans cette école. Ils ne veulent donc pas qu’elle excelle. Ils l’ont liquidée symboliquement». 
Les « étudiants-cobayes » sont ainsi victimes d’une «arnaque» pédagogique, scientifique et universitaire, ayant conduit à l’hypothèque de leur diplôme et de leur avenir. Ces derniers, en effet, restent toujours dans l’attente d’une prise en charge effective de leurs doléances et revendications, légitimes de surcroît, par les responsables du secteur. 
Délaissés et, au même temps, dépossédés des moyens pouvant servir à porter leurs voix, ces «étudiants-cobayes» vivent dans l’extrême angoisse des questions sans réponses. Que faire ? 
Par INGRACHEN Amar