Bouteflika aux Invalides : les «communicants» du président ont utilisé une arme à double tranchant, la vidéo
21 Aug, 2014
Où est Abdelaziz Bouteflika ? Officiellement, il est à l'Institution nationale des Invalides, à Paris. Selon la définition recueillie sur son propre site, c'est un "lieu de mémoire et symbole de l’attachement de la nation au devoir de réparation". La nation française, bien entendu. Le site ajoute : "Etablissement de pointe spécialisé dans la prise en charge des blessés de guerre et du grand handicap, l'INI est au service du monde combattant, tout en étant ouverte au service public hospitalier".
Peut-on classer le président algérien dans la catégorie "blessé de guerre" ou "grand handicapé" ? Il fallait au moins lire ces définitions et leur trouver des réponses, voire des justifications, avant de faire face à des questions aussi gênantes.
Cette affaire est un champ de mines où chaque symbole peut faire voler en éclats tout le discours patriotique et historique que les Algériens ont entendu ces quatorze dernières années. Que pense la "famille révolutionnaire" de tout cecla ? Se souvient-on de l'insulte "hizb frança" ? Bouteflika serait-il un ayant-droit qui mérite réparation aux yeux de la nation française ? Que reste-t-il alors de la souveraineté nationale tant rabâchée ?
 
Quand les concurrents de Bouteflika respectent sa condition d'homme malade…
En termes de symboles, l'affaire est tellement délicate qu'il fallait éviter tout amateurisme dans sa gestion. Or, c'est tout le contraire qui s'est produit. Ceux qui ont communiqué sur l'état de santé du Président ont fait preuve d'une série de maladresses préjudiciables, notamment dans la gestion de son image. En voulant le montrer opérationnel, ils ont créé l'effet inverse. À moins que cet effet dégradant soit voulu, ils ont fait exactement ce qu'il ne fallait pas faire.
Une petite "étude de marché" dans les quartiers populaires d'Alger aurait permis de comprendre la compassion avec laquelle les Algériens traitent cet homme vieillissant qui "a tout à fait le droit d'être malade". Il fallait étudier la cible avant de lui délivrer un quelconque message. Le peuple algérien n'est ni sadique ni cruel. Les concurrents d'Abdelaziz Bouteflika ont tous respecté sa condition d'homme malade, se retenant de toute déclaration le touchant dans sa dignité. Cette réalité morale existe en Algérie et il semble que les "communicants" du président l'ignorent. Il était, donc, prévisible de les voir concocter une mise en scène utilisant une arme à double tranchant, la vidéo.
 
L'impression d'un homme incapable de suivre les mouvements de personnes
Les images des "Invalides" ont raconté une histoire différente de celle que leurs auteurs voulaient raconter. Oui, un montage vidéo est une histoire. Avec des séquences et des personnages. Comme dans un film. Pour éviter un psycho-drame national, il fallait savoir que montage ne rime pas forcément avec collage. Les plans doivent être choisis avec minutie, même dans un reportage sur la rentrée scolaire ou le désherbage d'un jardin public. Il aurait fallu être particulièrement attentif aux valeurs des plans et à leur durée. Le plan serré sur Bouteflika sirotant son café était tellement long qu'il donnait l'image d'un vieillard incapable d'exécuter un mouvement ordinaire. Il faut éviter les faux raccords. Par exemple, quand Abdelmalek Sellal tend un biscuit à Abdelaziz Bouteflika, celui-ci le repose. Quelques secondes plus tard, et après d'autres plans, il était en train de le grignoter. Il fallait éviter cet espacement pour ne pas donner l'impression d'un homme incapable de suivre les mouvements des personnes qui vivent avec lui cette scène.
Les professionnels du reportage savent qu'un mouvement peut être "refait" quand il est raté. Franchement, il fallait refaire le coup du biscuit que Sellal donne, d'abord, à Gaïd Salah puis à Bouteflika. Que nous apprend cette image ? Que le chef d'état-major de l'armée est plus important que le Président ? Il fallait scénariser cette rencontre car, de toute évidence, elle n'était pas naturelle. Ce n'était pas un reportage sur la vraie convalescence d'Abdelaziz Bouteflia mais un message. Même dans ce cas, il fallait le travailler dans ses moindres plans, car il y avait un autre détail préjudiciable, les microphones. Montage rime aussi avec mixage. Dans le salon, il y avait des perches tendues vers nos trois personnages. Visiblement, des microphones de bonne qualité. Le résultat final relevait plus du cinéma muet (toutes proportions gardées) que du reportage moderne. Les frères Lumière ont projeté leurs premiers films muets en 1895 ! Il y a des chefs-d'œuvre dans le cinéma muet mais "Bouteflika aux Invalides" n'en fait pas partie. Son réalisateur peut à peine concourir dans la catégorie des amateurs inter-quartiers. Ce réalisateur, présumé coupable d'amateurisme, aurait dû savoir qu'une image silencieuse risquait d'être plus forte.
 
24 heures pour obtenir ce carnage 
Le monde entier attendait ces images. Le moindre détail apparaissant sur l'écran avait son importance. Le moindre geste. Les meubles, la décoration et la robe de chambre couleur corbeau du Président. N'avez-vous pas vu le survêtement de Fidel Castro ? (la comparaison s'arrête à ce niveau et il n'est pas question, ici, de comparer Raúl Castro à qui que ce soit en Algérie). Hugo Chavez a géré son image dignement et de manière assez professionnelle jusqu'à la fin.
Nous avons attendu près de 24 heures pour obtenir ce carnage (ça rime aussi avec montage). Ce qu'il aurait fallu faire pour montrer le Président à son avantage ? Cacher les microphones, par exemple. Ils ont ouvert notre appétit auditif et accentué notre frustration. Les perches nous ont donné envie d'écouter les voix des intervenants. Vingt secondes d'Abdelaziz Bouteflika auraient suffi pour sauver le reportage. Il aurait peut-être fallu brancher des microphones HF à Sellal, à Gaïd Salah ou à Bouteflika, lui-même. Bref, il nous fallait du son, même en ambiance seulement.
Il est clair que ceux qui "conseillent" le Président en matière de communication ont eux-même besoin de conseils. Ils sont peut-être rusés dans certains domaines, mais sûrement en communication audiovisuelle. Cette fable nous fait penser au renard qui voulait arnaquer le corbeau en lui disant :
"Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois".
(Plumage et ramage riment aussi avec montage).
Faute d'avoir récupéré le fromage, le renard à décidé de donner le corbeau en spectacle. Il lui a envoyé une équipe de télévision. Montage rime aussi avec ratage.
Farouk Belkacem